Carambars, passe courte et brevet B : bienvenue chez les apprentis entraîneurs

Carambars, passe courte et brevet B : bienvenue chez les apprentis entraîneurs

Jonathan Lange

Publié le jeudi 22 novembre 2018

Plusieurs pros et ex-pros ont débuté leur formation de coach. Reportage.Les poignées de main et les bises claquent. Les rires, sonores, rappellent une cours de récréation puis le silence se fait quand résonne la voix du professeur. Comme dans une classe normale. Sauf que celle-ci ne l’est pas vraiment.

Comme tous les mercredis, un joyeux groupe a pris place dans la salle attenante à la buvette du club de Rebecq. Bonnet visé sur la tête, Émile Mpenza est installé aux côtés de Mémé Tchité qui n’a pas quitté sa casquette. Jérémy Perbet est à la table voisine, Xavier Chen dans le fond, sans doute à la recherche du radiateur qu’il ne trouvera pas pour se réchauffer quand Ernest Nfor et Landry Mulemo sont au premier rang. Attentifs.

Debout, le formateur Benoît Nicolas présente le programme du jour à ses élèves qui se sont lancés dans la formation d’entraîneur. Le formateur fait l’appel. Parfait Mandanda et Jérémy Taravel sont absents et excusés.

Retenu au Cercle, le Français était censé, comme la moitié de cette promotion, diriger la séance du jour. L’un des trois autres trios qui devaient initialement se contenter d’un rôle d’observateur va donc devoir devenir acteur. Mémé Tchité tente de monnayer cet échange. Mais il faut croire que l’attaquant était plus à l’aise face au but que sur ce terrain-là : faute de volontaire, après un long moment de silence où personne ne bougeait pour ne pas attirer l’attention, son groupe se voit désigné par Benoît Nicolas « parce qu’on ne peut laisser les enfants sans entraînement ».

Le briefing effectué , Nicolas emmène ses élèves plus haut, vers le terrain 3, davantage propice à la culture de la pomme de terre qu’à un jeu de passes bien léché. La thématique du jour sera pourtant la passe courte.

« Nous avons préparé le sujet la semaine dernière ensemble. Là, trois groupes de trois vont s’occuper de la séance pendant que trois autres groupes qui passeront la semaine prochaine doivent identifier ceux qui sont à la fois animateur et formateur », précise Nicolas qui encadre cette formation délivrée par l’Union belge. « Tout ce groupe a passé le brevet C et entame désormais le brevet B spécifique à l’école fédérale des entraîneurs belges. Pour ensuite se diriger vers l’UEFA B, étape reconnue au niveau européen, ensuite l’UEFA A et l’UEFA Pro, dernier niveau pour eux. C’est le tout début de leur parcours. Ils ont passé un niveau et ce deuxième niveau est très pratique. On est tout le temps sur le terrain. C’est là qu’ils vont découvrir le football de base. » 

© BAUWERAERTS DIDIER

 

© BAUWERAERTS DIDIER

Avec toutes les joies qu’incombe un retour aux sources et des gestes pas encore forcément très sûrs.

Sur la partie gauche du terrain, Tchité et Mpenza placent et replacent les cônes en attendant les U10 et les U11 du club qui débarquent sous un soleil couchant. Mpenza prend la parole pour délivrer les consignes de l’échauffement. Tchité fait gentiment la police. « On écoute le coach. Vous écoutez, vous écoutez » pendant que Mpenza explique ce qu’il attend à des gamins qui ne connaissaient pas forcément son parcours.

« Je leur ai expliqué aujourd’hui, ils avaient tous des grands yeux. Ils vont regarder ce soir sur YouTube avec les parents », s’amuse celui qui est l’un des seuls membres de la promo à déjà être entraîneur à l’Antwerp. « Le club veut des anciens pros mais aussi des diplômes, c’est pour cela que je fais cette formation », expose-t-il, motivé par cette envie de transmettre son expérience. Conscient aussi du chemin à parcourir : « Avoir été un grand joueur ne signifie pas forcément être un grand entraîneur. Je veux rester dans le spécifique avec les attaquants en donnant les bases du métier. »

Plus à l’aise dans la pratique que dans la théorie, l’ancien Diable lâche : « je n’avais jamais autant étudié durant toute ma carrière. Mon intelligence sort à 40 ans mais pas à 18 ans » au sujet de l’examen initiateur de l’Adeps passé à Louvain-la-Neuve.

« Je ne m’attendais pas à ce que ce soit une formation globale car il y a une formation d’éducateur avec de l’anatomie, de la psychologie aussi », précise Xavier Chen, transi par le froid. « C’est important parce qu’on te donne des éléments précis : par exemple connaître l’évolution d’un petit, savoir à quoi ils sont réceptifs en fonction de l’âge aide. On a toujours tendance à transmettre le message comme un joueur pro mais il faut s’adapter, adapter son message. »

Ce qu’Ernest Nfor a visiblement déjà saisi. Le Camerounais multiplie les encouragements. « Il faut marquer les gars. » Interrompt les exercices pour corriger une mauvaise passe. Répète ses consignes. Et sera mis à l’honneur lors du débriefing un peu plus d’une heure plus tard.

De retour dans le préfabriqué loin du froid piquant qui a enveloppé les terrains, Benoît Nicolas lance : « ouvrez vos cahiers pages 15 et 16 ». Objectif : échanger pour corriger dans une démarche pédagogique basée sur l’expérience. Jérémy Perbet dégaine son smartphone où il a pris des notes pour faire remarquer à Émile Mpenza que plusieurs de ses joueurs étaient à l’arrêt lors de l’échauffement. Ce qui est fâcheux. L’attaquant acquiesce. Le note avec application sur son cahier.

Entre deux carambars, l’attaquant d’OHL Esteban Casagolda rappelle que Tchité « a fait participer tous les enfants ». Benoît Nicolas reprend la parole : « aujourd’hui, un seul a vraiment été formateur ». Puis il demande à l’assemblé qui, lors de la séance écoulée, n’a pas hésité à reprendre les joueurs pour les conseiller sur ce geste technique basique du jeu pour identifier le bon élève. Nfor lève la main : « moi ». Nicolas acquiesce : « oui, tu as été le seul ». Applaudissements nourris, chambrage en règle pour celui que Mpenza appelle « coach » mais que Landry Mulemo protège : « laissez mon gars ». Preuve que le groupe a conservé son côté joueur. En commençant à développer son visage d’entraîneur.

© BAUWERAERTS DIDIER
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« Certains m’appellent coach »

Jérémy Perbet se fait naturellement chambrer par ses coéquipiers.

À l’instar de Parfait Mandanda et Jérémy Taravel, Jérémy Perbet est l’un des membres de cette promotion qui évolue encore au plus haut niveau. Encore lié au Sporting Charleroi jusqu’en 2021, l’attaquant, qui aura 34 ans le mois prochain, s’est lancé dans cette formation « pour préparer l’après-carrière ».

« Je pense à la suite, cela va arriver vite. Je n’ai pas envie de me retrouver sans rien même si je me sens encore joueur à 100 % et que j’ai envie de jouer encore pas mal d’années », précise-t-il. « Mais le cursus, c’est minimum 5 ans pour arriver au bout. Il est temps de le faire maintenant. »

Qu’avez-vous appris lors de ces premières semaines de cours ?

« J’avais comme idée première d’entraîner les jeunes mais cela ne me plaît pas vraiment pour l’avoir fait sur les différents mercredis. Je crois que je vais plus me spécialiser au niveau des attaquants et des plus âgés, les réserves d’une équipe pro par exemple. Après, cela dépend des opportunités mais cela m’a permis de voir ce que j’avais vraiment envie de faire et qui j’avais envie de coacher. »

Se retrouver dans la peau d’un entraîneur a-t-il changé votre perception de ce métier ?

« Avec l’âge, tu te rends compte qu’être entraîneur est très compliqué. Tu dois gérer tout un groupe, des égos au niveau pro. Tu as un équilibre dans une équipe. Quand on s’occupe des jeunes, c’est plus de l’animation qu’autre chose mais on se rend compte que plus on monte dans les catégories, plus il y a du caractère avec des joueurs qui commencent à se plaindre. T1, c’est vraiment compliqué. Ce n’est pas quelque chose qui m’attire forcément pour l’instant. »

Vous avez dû vous replonger dans la théorie…

« Oui, et ce n’est pas évident même si j’ai eu le bac (sourire) . Pour certains, c’est plus compliqué. Mais c’est bizarre, cela fait quinze ans que je n’avais pas ouvert un cahier. C’est pas plus mal. Après, les examens n’étaient pas trop compliqués même si cela va le devenir par la suite je pense. C’est une surcharge intellectuelle agréable. »

Comment ont réagi Felice Mazzù et Mehdi Bayat à votre projet ?

« Cela intéresse beaucoup Mehdi d’avoir des anciens qui puissent intégrer, pourquoi pas, le staff un jour ou l’autre. Et il nous a payé la formation. Felice est très content, il adapte aussi parfois les entraînements pour qu’on puisse assister aux cours, il a deux ou trois réflexions, nous dit : ‘tu vois comme cela peut être compliqué parfois’. Mais je n’ai pas eu besoin de cela pour m’en rendre compte. Je savais que c’était difficile et on s’en rend encore plus compte. Franchement, gérer un groupe comme il peut le faire, chapeau. C’est vraiment difficile. »

Et vos coéquipiers ?

« Certains m’appellent coach. Forcément (rires) . C’est le jeu. Quand on regarde nos examens avec Parfait, les joueurs nous chambrent un peu mais ils se lanceront peut-être dedans. »